retourLes “simples” patrimoine de l’humanité en danger

En France, la révision actuelle de la législation relative aux plantes alimentaires, condimentaires, aromatiques et médicinales est réalisée par une poignée d’experts sans consultation des producteurs ni des consommateurs. Ainsi le risque est grand de voir disparaître une profession ancestrale et des savoirs populaires traditionnels appartenant à tous et représentant une véritable parcelle du patrimoine de l’humanité.

Si personne ne reste insensible aux fabuleux savoirs des peuples indigènes concernant les plantes médicinales et leurs usages - et surtout pas d’ailleurs les multinationales qui les recensent, les brevétent et proposent des médicaments financièrement inaccessibles à ces mêmes peuples - qui s’intéresse aux petits producteurs indigènes de notre pays qui subissent régulièrement les attaques de la Répression des Fraudes ? Pourquoi la législation française est-elle si répressive par rapport aux autres pays européens ?
Qui influe sur cette législation si ce n’est le lobby pharmaceutique ?
Les producteurs de plantes s’interrogent !

Une réglementation répressive et confuse
La majorité des plantes produites n’ont pas de statut fixe et défini.
La classification d’une plante (médicinale, alimentaire...) peut dépendre de ses usages, de sa préparation, de sa transformation ou même de sa présentation, voire du pays dans lequel elle sera utilisée.
Les plantes inscrites à la pharmacopée française sont réservées à la vente en pharmacie. Il s’agit d’un monopole. Actuellement il existe une liste positive de 34 plantes médicinales dites libérées (décret du 15juin 1979) camomille, menthe, tilleul, verveine... Ce qui interdirait donc, en principe, la commercialisation ailleurs qu’en pharmacie, de plantes inscrites à la pharmacôpée (non libérées) telles que l’asperge, l’avoine, le blé, le café, le mais, le riz, le seigle, la pomme de terre, ou le radis noir !... Inversement, de nombreuses plantes (même éventuellement toxiques) ne sont pas inscrites à la pharmacopée et donc se trouvent en vente libre...

Une libre circulation a sens unique
Ainsi, en vertu de la libre circulation des biens au sein de l’Union Européenne, les productions des pays voisins sont plus facilement diffusées sur notre territoire que celles des producteurs français eux-mêmes. En effet, les autres pays membres de l’Union Européenne bénéficient d’une réglementation bien plus souple que la nôtre. Des pays comme l’Espagne, l’Allemagne, la Belgique, la Grande Bretagne, l’italie ont respectivement libéré 96, 341, 366, 400 et 1034 plantes médicinales...

Une large consultation professionnelle est nécessaire et légitime
Les Pouvoirs Publics, conscients de ces incohérences, ont entamé un travail sur la réglementation des plantes, d’abord sous l’égide du Conseil d’Hygiène Publique en 1999 et 2000, et puis en 2001 sous l’égide de l'AFSSAPS (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé). Malheureusement, les décisions sont prises à chaque fois par une poignée de personnes qui représentent pour l’essentiel les intérêts de l’industrie pharmaceutique.
La proposition de révision de la législation des plantes médicinales réalisée en janvier 2003 est inquiétante :
Des erreurs botaniques - chèvrefeuille classé dans la famille des liliacées, erreur de partie de plante : le genévrier posséderait des baies femelles ? etc. - interpellent sur la compétence des experts qui ont fait ce travail.
Cette proposition a été soumise à commentaires, de façon quasi confidentielle. Pourquoi les personnes concernées et intéressées (consommateurs, producteurs, cueilleurs, vendeurs directs, botanistes, ethnobotanistes) ne seraient-elles pas sollicitées ? Et pourquoi ne pas proposer une véritable enquête publique ?

Principe de précaution ou de protection ?
Un des arguments récurrents dans les études pharmacologiques relatives à la toxicité des plantes médicinales, est le problème des erreurs d'identification botanique, ou de l’étiquetage des produits commercialisés. Est-ce là un argument valable pour incriminer la phytothérapie ? Ne faudrait-il pas plutôt remettre en question un processus industriel défaillant et inadapté à une production complexe, méritant des compétences et des soins particuliers.
Ne faudrait-il pas réhabiliter le métier d’herboriste, supprimé par le régrme de Vichy, et privilégier les petits producteurs-vendeurs directs qui ont une maîtrise et une responsabilité totale de leur produit, depuis la culture ou la
cueillette, jusqu’au consommateur ?
En ce qui concerne la toxicité proprement dite des plantes médicinales, rappelons-nous les propos de PM. Latham (1789-1875) “Poisons et médicaments sont souvent les mêmes substances données avec des intentions différentes”. Par exemple, les molécules hépathotoxiques (pyrrolizidines contenues dans les boraginacées (consoude, bourrache, pulmonaire ...) sont présentes à des teneurs très variables suivant les espèces. Si, pour cette famille de plantes, personne ne nie la dangerosité de l’héliotrope d’Europe, on peut légitimement vouloir défendre la consoude ou la bourrache, aujourd’hui menacées d’interdiction de mise sur le marché, dont la teneur en pyrrolizidine est très faible(2) et qui sont consommées dans l’alimentation et la médecine depuis des siècles en Europe, et reconnues comme remèdes efficaces par des phytothérapeutes majeurs tels Leclerc ou Cazin.
Enfin la bourrache est toujours couramment cultivée et vendue comme légume sur les marchés espagnols, Les seules "victimes" de la consoude ont été intoxiquées (pathologies hépatiques) à la suite d’une utilisation massive et prolongée de produits extraits de la plante(3), Par ailleurs les qualités agronomiques exceptionnelles de la consoude - pas d’irrigation nécessaire, rendements élevés, peu de concurrence des ‘mauvaises herbes”, teneur remarquable en protéines - en font un concurrent éventuel sérieux pour la toute puissante filière du soja.
La berce (heracleum sphondyllium), elle aussi, risque d’être interdite parce qu’elle contient des furocomarines (substances allergisantes) : elle n’en comprend pourtant pas plus que le zeste de citron de votre " Perrier tranche " au café du coin ! Cette plante est en outre consommée depuis des siècles, notamment en Pologne où elle constitue l’ingrédient traditionnel du plat national, le bortsch.
Dans le cas du millepertuis, la DGCCRF(4) a utilisé l’avis négatif (ce qui n’est pas une interdiction) de l'AFSSAPS pour faire pression sur les professionnels et même en interdire la vente (avec dans le cas d'une coopérative de producteurs, pesée des stocks et scellées des sacs). Cette interdiction, motivée par des risques d’interactions avec certains traitements particuliers (tri-thérapie, chimiothérapie, pilule contraceptive), l’a été pour tous et non seulement pour les personnes concernées par ces traitements. On peut se demander pour qui le millepertuis peut représenter un véritable danger quand on sait qu’il est un des remèdes efficaces les plus réputés, le plus utilisé en Allemagne, en tant qu’antidépresseur.
Toutes ces interdictions se font au nom de la sécurité publique et du principe de précaution. Or, toute substance médicinale (ou alimentaire) peut présenter des risques d'intoxication en cas de surdosage, d’usage excessif, ou de cas particulier. La fraise, l’épinard ont pu ainsi provoquer des allergies sérieuses.
Faut-il tout interdire ? Ne faut-il pas plutôt informer le public que tout ce qui est naturel n’est pas forcément inoffensif, et réhabiliter, voire développer, des professions qui serviraient d’intercesseurs entre les plantes médicinales et le consommateur

Un moratoire est indispensable
Il est indispensable de décider d’un moratoire sur les plaintes et procès en cours dans l’attente d’une réglementation adéquate. Les producteurs et leurs structures de production ne doivent plus être poursuivis en justice pour des faits qui ne pourront sans doute plus leur être reprochés demain.
Cette situation risque d’anéantir le vaste mouvement de retour à la médecine naturelle du public, en même temps que le retour à la montagne des petits paysans, lesquels revitalisent le tissu social, revalorisent les paysages et perpétuent les savoirs traditionnels et populaires, parcelles précieuses du patrimoine mondial de l’humanité.


* Hubert Gaillot est le secrétaire général du syndicat SIMPLES

Notes:
1) Larrey, 1995-1997, Fugh-Berman A. 2000
2) teneur de 0,02% et 0,2 à 0,4%
3) J. Bruneton, Plantes toxiques TEC&DOC
4) Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes

Pour en savoir plus:
SIMPLES (Syndicat Inter Massifs pour la Production et l’Economie des Simples)
Secrétariat chez Patrick Desforges
Champ Long
06470 GUILLAUME

Revue Nature & Progrès n° 42 - juillet-août 2003

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