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N°129
Convention Citoyenne pour le Climat : qu’en penser?

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Description

Edito d’Eliane Anglaret

Jeudi 6 août, une annonce fracassante de notre nouveau ministre de l’Agriculture, qui devrait conduire l’Agriculture française vers « la transition écologique », a consisté à proposer une dérogation permettant d’utiliser des néonicotinoïdes contre la jaunisse de la betterave provoquée par des pucerons. L’interdiction de ces insecticides, puis- sants neurotoxiques, datait de 2016 et de la loi « biodiversité » portée à l’époque par la députée Barbara Pompili actuellement ministre de l’Environnement. Splendide marche arrière !
L’association « Générations Futures » rappelle que sept français sur dix sont opposés à cette réautorisation. C’est catastrophique pour la fi lière apicole et pour tous les insectes pollinisateurs déjà si fragilisés. Le ministre de l’Agriculture justifi e cette décision par « la recherche d’une solution efficace » pour la fi lière betterave à sucre. Il n’existerait pas d’alternatives… Ce que conteste évidemment l’agronome Marc Dufumier (
1).


Fin juillet, l’INRAE (
2) a présenté un plan d’action sur la restauration des équilibres biologiques en repensant la santé des plantes dans une logique holistique. Simple à comprendre, si les pucerons pullulent dans les betteraves, c’est qu’ils n’ont plus de prédateurs pour les « boulotter » ! C’est là qu’entre en scène le réchauffement climatique : ces pucerons ont pullulé car l’hiver précédent a été marqué par un record historique de chaleur et n’a donc pas fait son œuvre de régulation des colonies de pucerons.
La hausse signifi cative des températures est de plus en plus propice aux incendies de forêts tant en France que dans le monde. Les vieilles forêts riches en biodiversité ne sont plus du goût des industriels qui les gèrent et les exploitent. Les massifs forestiers sont soumis aux lois de la rentabilité immédiate du système libéral (monocultures, usages des pesticides, cultures de rente…).
Et pourtant, le biologiste Jacques Tassin (
3) rappelle que les travaux des écologues prouvent que notre avenir est lié aux arbres : régulateurs du climat, ils fi xent le gaz carbonique (CO2) que nos sociétés industrielles émettent de plus en plus, libérant de l’oxygène (O2), rafraichissant l’air, régulant les pluies, épurant les eaux… Et pourquoi ne pas s’inspirer de leur modèle d’économie circulaire ? Leurs déchets sont recyclés pour devenir une matière première utilisée par d’autres êtres vivants et assurer la fertilité des sols ; ils économisent l’eau en limitant l’évapotranspiration et sont d’effi caces capteurs d’énergie solaire par la photosynthèse. Un vrai plaidoyer pour redonner aux arbres et aux forêts toute l’attention qu’ils méritent !


La pandémie que nous traversons met en lumière l’interdépendance étroite entre santés humaine, animale et environnementale. L’initiative de One Health (
4) (une seule santé), mouvement créé
au début des années 2000 à la suite de la recrudescence des maladies infectieuses, de l’antibiorésistance, promeut une approche systémique de ces trois santés. Elle est née en réaction à l’hyperspécialisation médicale, au morcellement actuel des disciplines de santé et à la non prise en compte des déséquilibres écologiques et climatiques. La Covid 19 n’en serait-elle pas la conséquence ?
Pour Hartmut Rosa (
5), sociologue et philosophe allemand, « nous sommes devant une occasion rare de décélérer ». La brèche ouverte par la pandémie actuelle, après des siècles d’accélération,
pourrait laisser espérer l’amorce d’un changement de rapport au monde des humains. Espérons-le !


Partageons la pensée d’Anton Tchékov (
6): « Il faut être un barbare sans conscience pour brûler dans son poêle toute cette beauté, pour détruire ce que nous ne pouvons pas créer. L’homme a été doué de raison et de force créatrice pour multiplier ce qui lui était donné, mais jusqu’à présent, il n’a pas créé, il a seulement détruit. Les forêts, il y en a de moins en moins, les rivières tarissent, le gibier a disparu, le climat est détraqué, et, chaque jour, la terre devient plus pauvre et laide ».
N’est-ce pas à partir de ces constats qu’en 1964 les fondateurs de Nature & Progrès ont déployé leur intelligence, leur énergie et leur courage afi n de mettre sur les rails tant de belles alternatives ?

1- Tribune de Marc Dufumier, Le Monde, le 21 août 2020.
2- INRAE : Institut National de la Recherche pour l’ Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement.
3- Jacques Tassin : Chercheur écologue – CIRAD Montpellier – “Intelligence des plantes : les maux des mots”. In
L’intelligence des
plantes en question
(M.-W. Debono ed.). Paris, Hermann.
4- One Health – Une seule santé – Le Monde, le 24 Août 2020
5-
Accélération, une critique sociale du temps, Hartmut Rosa, La Découverte, 2013
6- Anton Tchékov – Extrait de
L’Homme des Bois, 1889