N°82
France : les renouvelables à la casse ?

6,50

Date de publication : 04-05-2011
Rédacteur : Richard Marietta
Fonction du rédacteur : Président de Nature & Progrès

Sommaire :

Bio-portrait : la ferme d’Auzillargues, des brebis laitières en Cévennes
Faites le vous-même : construisez votre four solaire
Enquête : Colombie, ombres et lumières de la bio
Dossier : éolien, ça se complique !
Dossier : jeu de massacre sur les PME du photovoltaïque
Energies : le choix des firmes
Dossier : et sinous chopions tous le virus négaWatt ?
Opinion : Port la Nouvelle sans palme
Ecologie : la mare, source de vies
Revendication : taxer les semences industrielles non reproductibles
Végétal : herbes aromatiques et condimentaires pour fenêtre et balcon
Cuisine : les recettes biogourmandes de Valérie Cupillard
Petites annonces
Agenda

UGS : 58 Catégorie :

Description

Le seau et le panier

J’avais un peu honte, l’autre jour, en sortant de ce qui fut autrefois une coopérative d’agriculteurs, et qui ressemble aujourd’hui davantage à un conglomérat de financiers internationaux. J’avais acheté deux seaux en plastique. C’est pratique, les seaux en plastique : en plus de pouvoir y mettre tout ce que l’on mettrait dans un panier, on peut y déplacer de l’eau, du grain, du compost, etc. Ils n’étaient pas chers, ces seaux : un smicard aurait pu s’en payer une dizaine avec une heure de travail ! Et puis, il fallait bien remplacer les seaux percés, cassés ou fendus que j’utilise encore tant bien que mal ! En me voyant arriver avec mes achats, ma femme me dit : « ça va casser, c’est pas solide » !
Les autres avaient cassés, ceux- là feraient de même. Que deviendraient-ils alors ? Comment avaient-ils été fabriqués ? Combien de pétrole, d’adjuvants, d’énergie dans ce simple objet ? Ce seau-à-tout-faire, produit de la pétrochimie non renouvelable, n’est peut-être pas une si bonne affaire au niveau de l’environnement, ni au niveau économique et social si l’on prend en compte son cycle de fabrication et la qualité du travail humain qu’il sous-tend.
Pour remplacer cet outil, il m’aurait donc fallu suivre un autre cheminement : d’un côté, me procurer, auprès d’un vannier, le fruit de son travail en le rémunérant à son juste coût et, de l’autre, utiliser un seau en bois cerclé de fer, pour y transporter des liquides ou des graines. Ces deux objets auraient sans doute demandé une dizaine d’heures d’une main-d’œuvre habile et qualifiée pour leur réalisation. Ils m’auraient certainement fait un long usage, à condition que je sache en prendre soin, les utiliser et les stocker de manière efficace et responsable pour assurer leur longévité. Si je ne possède pas ce savoir et cette volonté, je n’ai pas le choix, il me faut le seau en plastique.
L’évolution sociétale des 60 dernières années nous a séparés de nos racines d’économie et de savoir-faire, de la connaissance du milieu naturel et de l’étroite connivence entre les acteurs de la vie. Notre perfusion quotidienne d’énergie, fossile ou électrique, nous permet d’être l’égal des dieux anciens. Nos possibilités sont décuplées : d’un côté, un objet en 10 heures ; de l’autre, 10 objets en une heure ! Nous pouvons consommer 100 fois plus ! Puisque nous savons aujourd’hui que cette débauche ne sera pas possible pour tous sur le long terme, nous sommes à l’heure du choix : poursuivre notre course vers le toujours plus, vers l’énergie bon marché, avec les risques technologiques, sanitaires et sociétaux que cela implique. Ou décider d’une totale reprise en mains de nos responsabilités.
La centralisation de notre système de production énergétique et surtout son accaparement économique par les trusts de la finance internationale, ne nous laisse que peu d’espoir d’un véritable changement stratégique venant d’en haut. Certes, la raréfaction des sources faciles d’approvisionnement fossile et le questionnement grandissant face au risque nucléaire, va réactiver la compétitivité des énergies renouvelables. Devant la panique du manque et des risques technologiques, les soucis qui s’expriment face à la « pollution » du paysage d’un champ d’éoliennes, paraissent bien puérils !
Cependant, et bien que nos gouvernements fassent actuellement machine arrière sur les renouvelables pour d’évidentes raisons de pressions économiques, un jour viendra où ces énergies seront compétitives. Ce jour aurait bien sûr pu être considérablement avancé si l’argent du nucléaire avait été mis dans la recherche d’autres techniques moins dangereuses, mais il viendra quand même. Si l’on parvenait à régler alors le problème jusqu’à présent insoluble du stockage, nul doute que nous serions abreuvés de cette énergie du futur qui deviendrait certainement le nouveau visage d’AREVA et d’EDF. Outre l’utopie que cela représenterait au niveau mondial dans le contexte du paradigme actuel de la croissance obligatoire, sommes-nous prêts à poursuivre et à intensifier encore notre dépendance énergétique ? Ne serait-il pas plus raisonnable de réapprendre l’économie et le partage, la relation humaine et l’échange de connaissances ?
Serions-nous encore capables de renoncer à « nos acquis consommateurs » et d’accepter le coût véritable de la transformation de la matière ? La démarche vers une pérennité de notre système sociétal et son équilibrage au niveau planétaire ne sera possible qu’à travers une énorme reprise de conscience et une réappropriation des connaissances de chacun. La perte grandissante de notre capacité à appréhender les éléments essentiels à la vie ne sera-t-il pas le frein majeur à la ré-humanisation responsable de nos sociétés ?