N°83
Et les animaux dans tout ça ?

6,50

Date de publication : 06-08-2011
Rédacteur : Richard Marietta
Fonction du rédacteur : président de Nature & Progrès

Sommaire :


Lecture : l’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie
Réflexion : écologie et médecine, l’incohérence française
Dossier : éloge du pastoralisme
Dossier : bien-être animal et législation
Dossier : être éleveur parmi et avec ses animaux
Dossier : des éleveurs refusent de pucer leurs animaux
Opinion : de Fukushima à Tchernobyl, non à la banalisation de la contamination radioactive des aliments
Culture : les compagnies indépendantes de théâtre, chronique d’une mort annoncée ?
Agenda
Cuisine
Petites annonces
Végétal : la livèche

UGS : 59 Catégorie :

Description

Je possède un élevage de lapins, en clapiers béton, à usage familial. Nourri exclusivement avec les produits de la ferme, et essentiellement avec les « mauvaises herbes » du jardin, ce petit élevage fonctionne très bien depuis de nombreuses années, sans aucun traitement ni vaccination d’aucune sorte. Il fournit une part non négligeable de l’alimentation de la famille et de ma table d’hôtes. Un jour, un contrôleur Nature & Progrès (N&P), passant devant mes cages, me dit : « Ces lapins ne sont donc pas N&P » ! Effectivement, les lapins en clapiers ne sont pas autorisés dans nos Cahiers des Charges. Les fermes N&P devant l’être à 100%, mon exploitation aurait dû être déclassée entièrement ; ou mon élevage de lapins transformé… voire supprimé !
J’ai expliqué que les conditions topographiques particulières de ma ferme rendaient tout à fait surréaliste la construction de parcs d’élevage, surtout pour 2 ou 3 reproducteurs, et que la réalisation et l’entretien de clôtures en partie enterrées dans des bois en forte pente relevaient davantage du mythe de Sisyphe que des possibilités humaines d’un adhérent N&P. La COMAC (1) fut indulgente et les enquêteurs ultérieurs également…

Le rapport entre l’homme et les animaux, sur une ferme, est un sujet délicat, sensible, et souvent intime. Il faut savoir le relativiser, le comprendre et le replacer dans le contexte particulier de chacun. Il faut du temps et de l’expérience pour maîtriser une technique d’élevage, il en faut bien plus encore pour « s’adapter » à ses animaux. Il y a quelques années, la jument que j’avais dressée toute jeune, et avec laquelle je travaillais mes terres depuis des années est morte « d’indigestion ». J’ai beaucoup pleuré et culpabilisé d’avoir laissé un bidon de grain mal fermé. J’étais coupable, mais ce n’était pas dans les compétences de N&P !
Dans mes débuts, je donnais des coups de pieds à mes brebis parce qu’elles refusaient d’obtempérer à mes volontés. Lorsque j’ai voulu faire de même avec ma première vache, j’ai compris qu’il me faudrait trouver une autre solution… si je voulais garder mon intégrité physique ! Le jugement des méthodes d’élevage et du bien-être animal au regard de l’anthropomorphisme, par des personnes déconnectées de la réalité du terrain, doit être pris avec circonspection et largement relativisé.

Évidemment, nous devons proscrire les élevages industriels dans lesquels l’animal n’est pris ni plus ni moins que pour une marchandise, avec des densités ahurissantes, une nourriture chimique malsaine, compensée par une pharmacopée abondante, des méthodes de contentions brutales et rapides, etc.

Avec la quasi-disparition de la petite paysannerie pratiquant la polyculture/élevage, le métier d’éleveur responsable est de plus en plus rare. Il faut encourager de notre mieux le retour à un système agraire basé sur la cohabitation essentielle entre l’agriculture et l’élevage. C’est elle qui permet l’utilisation la plus efficace des potentialités des sols, la fertilisation idéale en « local » et la ré-humanisation de nos campagnes. C’est là l’enjeu primordial du retour à une agriculture durable. La réintroduction de millions d’animaux répartis sur l’ensemble du territoire pourrait permette notre sevrage du système intensif industriel, illogique et dangereux. Ce changement ne pourra se faire, cependant, qu’avec l’intense complicité des consommateurs qui ne devront plus s’attendre à acheter 2 kg de saucisses pour le prix d’une baguette de pain ! Revaloriser l’acte alimentaire en privilégiant les céréales et les légumes, en donnant une place de choix à la viande, non pas en quantité, mais en appoint de qualité, c’est retrouver l’équilibre de nos terres, de nos fermes et c’est un grand pas pour notre santé.

La réintroduction de quelques ours dans les Pyrénées ou de loups dans les Alpes ne changera rien de manière fondamentale à la réalité de l’environnement, ni à la pression que lui fait subir l’activité humaine. Si elle peut être souhaitée à N & P, c’est un plus qui ne doit pas nous faire oublier les combats essentiels.

Note 1 : La COMAC (COmmission Mixte d’Agrément et de Contrôle, composée de professionnels et de consommateurs) émet un avis sur l’attribution de la mention N&P, propose des améliorations, corrections ou sanctions pour faire progresser la démarche globale du professionnel.