N°87
Le vivant en danger de normes

6,50

Date de publication : 04-05-2012
Rédacteur : Richard Marietta
Fonction du rédacteur : président de Nature & Progrès

Sommaire :

Lecture : Droits devant !! 20 ans de lutte contre les exclusions
Ecologie : le nucléaire bon marché, la fin d’un mythe
Rio+20 : les scientifiques pris au piège
Témoignage : une autre approche du cancer
Dossier : le détournement du bien-être animal
Dossier : réflexions minoritaires sur l’identification électronique des animaux domestiques
Dossier : la sélection du vivant, pour quel monde ?
Dossier : la naissance dans l’engrenage hospitalier
Dossier : un séminaire sur les normes et le vivant
Réflexion : sous les palmiers, les agrocarburants
Végétal : la mâche
Cuisine : les recettes de Valérie Cupillard
Petites annonces
Agenda

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UGS : 63 Catégorie :

Description

Lorsque j’ai découvert le tango, j’ai dû réapprendre à marcher. J’ai appris comment garder mon équilibre en m’encrant dans le sol, comment investir l’espace sans heurt et en harmonie, comment évoluer au milieu du vivant (les autres couples), sans agressivité et en laissant la place à chacun. J’ai acquis une multitude d’éléments techniques et de codes indispensables, j’ai accepté tout un système normatif mis en place pour faciliter l’ « évoluer ensemble », dans le respect de l’autre et l’intégrité de chacun.
Tous ces apprentissages permettent de réaliser une apparence de danse, mais il faut savoir les oublier pour « rentrer » dans la danse. Il ne s’agit plus, dès lors, d’ajouter du tango à la vie, mais de la vie dans son tango. Le carcan des études, le formatage de l’éducation, nos craintes de l’autre et nos angoisses instinctives, remettent sans cesse en cause le laisser-aller nécessaire à la vraie rencontre. A travers la séparation des rôles, ce n’est pas le clivage et la désunion qui sont recherchés, mais l’intensité de la communication. Dans l’intimité du contact, dans la sensation profonde du vivant par le vivant, il n’y a plus de triche possible, il n’y a plus que le dialogue direct entre les humains et avec leur environnement (ici la musique).

Nous avons appris à marcher. Nous avons appris à nous nourrir de la terre, à communiquer avec l’autre, à vaincre nos peurs et nos appréhensions. Nous avons rencontré le vivant et nous avons voulu le dominer. La science et les techniques nous ont apporté une prévalence quasi totale sur notre environnement
En même temps, nous avons perdu notre contact intime avec la terre et ses créatures. Nous avons raisonné la vie et l’avons cadrée, disséquée, normalisée, standardisée. Nous avons empoisonné nos champs et nos assiettes. Nous avons légiféré pour plus d’égalité, délégué nos pouvoirs pour plus d’efficacité, donné notre argent aux plus riches pour qu’ils le fassent fructifier.
Pour une apparence matérielle, nous avons troqué notre croyance en la vie contre le pouvoir de l’argent, notre liberté contre l’assujettissement et la dépendance.
Les contraintes et obligations sociétales, liées à la prise de pouvoir de notre système économique par la finance internationale, rendent aujourd’hui la vie exsangue de toute authenticité, de tout rapport humain direct avec son environnement. L’éleveur ne peut plus élever les animaux de son choix, les alimenter, les soigner ou les identifier à sa guise ; le paysan ne peut plus ressemer le produit de sa récolte ; la naissance elle-même est devenue un acte hautement médicalisé ! Nous nous sommes laissés entraîner dans un système pseudo sécuritaire matérialiste qui nie les fondements même de la vie, oblige à rentrer dans le carcan normatif, marchandise les biens communs et fragilise toujours davantage les plus démunis.
Malgré les cris de détresse, les misères, les suicides, malgré la connaissance et l’information presque accessible à tous aujourd’hui, malgré la preuve que l’accumulation matérielle touche à ses limites, la certitude qu’il faut redonner de la vie à la vie pour survivre, il semble que personne ne puisse redresser la barre.
Le changement, pourtant, viendra de la pulsion vitale tapie au fond de chaque être, du refus de l’apparence, du greenwashing et des géniales chimères du génie génétique.
Les valeurs de la vie sont éternelles, pratiques, concrètes, physiques, mais aussi sensitives et spirituelles. Chacun peut les retrouver dans son environnement, sa nourriture, ses rencontres, et pourquoi pas, dans le tango.

Bonne lecture,