N°91
Deux ans après Fukushima

6,50

Date de publication : 01-03-2013
Rédacteur : Richard Marietta
Fonction du rédacteur : président de Nature & Progrès

Sommaire :

Entretien : avec Marc Dufumier
Initiative : des millets dans mon assiette
En question : l’agroécologie au menu de l’agriculture française ?
Dossier : remous au CNRS à propos de Fukushima
Dossier : appel à construire des dispensaires indépendants
Dossier : Fukushima, la nasse inhumaine
Dossier : le facteur chance
Réflexion : imiter la nature en agroécologie ?
Végétal : les lentilles
Faîtes le vous même : apprendre à reconnaître les plantes sauvages comestibles
Cuisine : les recettes de Valérie Cupillard
Agenda
Petites annonces

UGS : 67 Catégorie :

Description

Le 6 Août 1945, l’humanité entrait dans l’ère atomique. Dans le plus grand secret, des moyens humains et financiers extraordinaires avaient été mis dans la course à l’arme fatale. La réaction en chaîne libérée par la fission nucléaire dépassait tous les espoirs de concentration énergétique. Les rêves de puissance les plus fous se concrétisaient enfin. La seule bombe d’ Hiroshima avait dégagé une énergie 22 000 fois supérieure à une tonne d’explosif conventionnel !
Les 2 bombes lancées alors sur le Japon n’étaient, en aucune manière, indispensables à la victoire des alliés.(1) C’était surtout la fantastique opportunité d’une expérimentation in vivo, directement sur la population, permettant d’installer l’hégémonie de la puissance américaine sur de nombreuses décades.
Aux yeux du monde, il fallait « montrer » ! La démonstration s’avéra extrêmement concluante : la terreur provoquée par cette arme de destruction fut telle que plus personne, jusqu’à ce jour, n’a osé renouveler l’expérience sur des populations.

Vingt ans après, la commercialisation civile du procédé se développait à grands pas pour fournir, de manière centralisée et apparemment bon marché, une énergie électrique abondante. Les ambitions militaires avaient procuré les moyens de la recherche. Le développement économique, indissolublement lié à l’énergie, fournissait le prétexte à l’accaparement «top secret» du nucléaire civil par les grandes puissances. On connaît la suite : la dissémination des centrales à travers le monde, la place importante de la France dans la production et la vente du nucléaire, les incidents, les catastrophes…

Hikaru est une jeune japonaise que j’ai hébergée récemment sur ma ferme dans le cadre du woofing (2). Elle s’est présentée comme venant de l’île d’Okaïdo, au nord du Japon. Bien qu’ayant des connaissances linguistiques extrêmement limitées en dehors de sa langue natale, elle a fini par nous faire comprendre qu’elle habitait en réalité… Fukushima ! Et qu’elle avait l’intention de rester un an en France.
Durant les 4 semaines de son séjour chez moi, j’ai recherché les raisons qui l’avaient poussée à entreprendre ce voyage lointain. Citadine sans intérêt particulier pour l’agriculture, seule dans un pays dont elle n’avait pas étudié la langue, perdue en plein hiver dans une campagne française sans aucune autonomie de déplacement, cette fille devait souffrir d’un séjour que je m’efforçais pourtant de lui rendre supportable. Seule, la possibilité de liaison Internet, via Skype, lui permettait de communiquer avec sa famille et de «tenir le coup». Je l’ai portée à la gare, à destination, m’a-t-elle dit, d’un autre lieu d’hébergement. J’ai appris qu’en fait, elle était rentrée au Japon !
Manque de préparation, échec d’une expérience d’immersion, difficulté insurmontable de la langue?
Hikaru a fait preuve à la fois d’une grande naïveté et d’un formidable courage. Elle a tenté d’échapper momentanément à sa ville natale pestiférée par les dégagements toxiques de la centrale. C’était là le but de son voyage : se protéger, mettre de la distance avec l’angoisse quotidienne que sont obligés de vivre les habitants de sa région.
Contrairement à Tchernobyl, où les habitants ont été déplacés, les japonais n’ont pas tous eu la possibilité de partir à cause de la densité de leur population. Ils doivent subir sur place et sans aucun remède les conséquences d’une technologie immaîtrisable. Hikaru et sa famille habitent à 20 kms de la centrale !

Né de la guerre, le nucléaire suscite aujourd’hui encore le conflit : avec d’un côté les lobbies et les décideurs, et de l’autre les populations, victimes ou susceptibles de l’être. Il faut bien admettre que les premiers sont très fort, de réussir encore à maintenir les seconds dans la croyance que cette énergie est indispensable, en dépit des dangers colossaux qu’elle représente !
Face à cela, nous savons pourquoi nous choisissons l’autonomie, au sens de gestion citoyenne des besoins, de la santé en harmonie avec la nature, et enfin de la relocalisation et des économies d’énergies. Des options décidément bien opposées à la vision nucléariste. Un choix de VIE…

Bonne lecture,

1) Voir l’excellent documentaire de Kenichi Watanabe, diffusé sur France 3 le 21 janvier 2013: « La face cachée de Hiroshima ».
2) Wwoofing devenu woofing en français : dérivé de l’acronyme WWOOF, de Willing Worker on Organic Farms, «travailleur bénévole dans une ferme d’agriculture biologique», le woofing offre à ceux qui le pratiquent la possibilité de voyager, souvent à l’étranger. Moyennant un coup de main sur la ferme, les woofers reçoivent nourriture et hébergement.